Les glaciers grondants ou toutes les facettes du climat

Un ours polaire monte sur un amoncellement de réfrigérateurs, symbole de l’obsolescence planétaire programmée par l’homme. Assistons au naufrage, mais enquêtons. Nous voilà à bord d’un drame documentaire à escales, à la manière du Stationendrama, prisé par Strindberg et les auteurs expressionnistes. Une pièce admirablement construite, climato-sensible, qui s’articule autour d’un personnage central que l’on aime immédiatement : un écrivain en pleine déchirure sentimentale. Candide, il s’immerge dans une enquête sur le réchauffement climatique, qui résonne singulièrement avec le lent refroidissement de sa vie de couple, prise dans les glaces de l’incompréhension et des déceptions.

Comme si tout cela allait ensemble, on plonge dans les rouages de la physique, se confronte aux climato-sceptiques, et explore les utopies de la géo-ingénierie, jusqu’à imaginer repeindre les glaciers du Pérou ou dévier l’orbite terrestre. Oui, la pièce est une enquête réaliste sur le climat, drôle, décapante, « un sujet actuel, aux enjeux brûlants », alors que un énième rendez-vous international bat son plein à Paris. Mais il y a plus. Car pour David Lescot, le climat est autant intérieur qu’extérieur, à la fois un ensemble d’états d’âme et l’évolution physique de deux types de fluides orchestrant la vie sur Terre. Bref, le climat est autant érotique qu’apocalyptique. Et tandis que les glaciers grondent, nos vies se froissent, s’effondrent et se renversent.

A sa pièce sensuelle et didactique, David Lescot vient coudre Le conte d’hiver de Shakespeare, autour de laquelle il tourne depuis tant d’années, et qui dit si bien les revirements que peut connaître le cœur d’un homme. Derrière le versant fleuri et riant de l’existence, se trouve la face nord, abrupte et froide ; l’hiver de la jalousie tapie sous le climat ensoleillé de l’amour. Le drame s’enrichit de tous les climats de l’âme. Et de toutes les formes d’expression. Des acteurs remarquables, un duo de danseurs subjuguants, un acrobate à la roue Cyr, des musiciens live au diapason des caprices du ciel et de l’âme, tous nous embarquent dans cette aventure jalonnée de personnages attachants, cocasses, caricaturaux, jubilatoires. Le tout sur fond de désordre global.

Un « Woody Allen écologique », résume Irina Brook. Dans l’univers Lescot, le tragique est tempéré par un rire tendrement subversif qui se glisse dans l’âme par les plus petits interstices. Et non loin, il y a les franges de l’absurde où peut se dissoudre l’existence. L’humour de David Lescot peut faire fondre toutes les résistances avec ce cocktail humaniste, baroque et post-moderne, électrique et mélancolique, embrassant toutes les formes de la scène. L’ensemble a du corps, du souffle, et surtout du rythme. La clé de tout. Si les sommets mondiaux accouchent de calendriers, les œuvres d’art pourraient bien accoucher de consciences. Et le monde s’en trouver changé.


Un moment avec David Lescot

« J’ai voulu raconter notre sensibilité au climat, pas seulement sur le plan planétaire, physique, cosmique, mais aussi sur le plan intérieur, existentiel », confie David Lescot qui réaffirme le rôle de la représentation en ces temps de grands changements. Entre les écueils du pessimisme et de l’optimisme, le metteur en scène affirme sa position de climatosensible combattif : « C’est le moment de se retrousser les manches. Je suis intéressé par certains principes politiques, sociaux, et la situation de la planète serait l’occasion de les appliquer. On voit que la situation est assez bloquée. Il faut chercher d’autres modèles, casser des dogmes. Aller vers l’autolimitation, la sobriété, la déconsommation, la décommunication… Dans le fond, on peut se rendre compte qu’on n’est pas si dépendant que ça. J’aime bien l’idéequ’un changement peut être préparé par la société plus que par les Etats. Malheureusement, il va peut-être falloir attendre que l’on soit directement impacté pour commencer à changer… », considère le metteur en scène.

 


David Lescot - Les Glaciers Grondants ©Gaelle Simon


David Lescot, en deux mots

Artiste engagé, aux talents polymorphe, cet enfant de la Balle est à la fois auteur, metteur en scène et musicien. Après le Grand Prix de la Littérature dramatique en 2008 pour L’Européenne, il reçoit notamment le Molière de la Révélation théâtrale en 2009 pour un récit parlé et chanté qu’il incarne seul, La Commission centrale de l’enfance.

Les Glaciers grondants de David Lescot : du 4 au 18 décembre,
Théâtre de la Ville, Paris.

Photo © Gaëlle Simon

 


 

Théo Touvet, un jeune prodige climatoartiste

Dans la vraie vie, Théo Touvet est climatologue et circassien, comme dans la pièce. Tandis que sur scène la machine climatique s’affole, déclenchant pluies et vents, et que des frigos en panne évoquent une banquise en péril, Théo Touvet expose les grands principes du climat. Il sait de quoi il parle puisque ce jeune homme de 28 ans a étudié, pour la NASA, l’évolution des masses d’eau autour de la calotte glacière du pôle Sud, et optimisé le modèle scientifique de la glace et de l’océan Antarctique, apportant ainsi sa contribution à la modélisation du climat à l’échelle mondiale. Passons aussi sur sa prédiction des incertitudes des scénarios climatiques pour le MIT. Bref, Théo Touvet préfère dire tout cela sur une scène plutôt que dans des revues spécialisées. Il a tourné le dos à sa carrière scientifique pour les arts de la scène. Tout droit sorti du Centre national supérieur des Arts du Cirque, il chevauche son rêve de gosse, et nous éblouit dans sa roue Cyr. Dans la vraie vie, le jeune artiste est aussi un adepte de la sobriété heureuse : « La réponse à ces problèmes passe aussi par une sobriété, une simplicité volontaire. En pratique, je ne dépense pas beaucoup d’argent, j’essaie de suivre mes rêves, de questionner mes valeurs, c’est déjà un bon début. J’essaie de moins polluer, de moins consommer, et de produire du beau, de l’art, et d’apporter au monde des choses personnelles ».

« Ce qu’il y a de problématique, c’est que des processus même physiques sont engrangés, et ne vont pas s’arrêter du jour au lendemain même si on change de modèle aujourd’hui. (…) Je souhaite qu’il y ait une mobilisation citoyenne, comme dans de beaux moments de l’Histoire. On essaie d’être du côté de la poésie, de toucher des gens. On espère que ça plante des graines. » Théo Touvet

Photo Spectacle © Pascal Victor

Articles liés