Soignons nos utopies, merci Coline Serreau !

Avec près de vingt ans de recul, La Belle verte apparaît comme une satire de notre société contemporaine, le rire et la gentillesse en bandoulière. « C’est mon métier d’ouvrir les yeux aux gens, de regarder le monde de manière critique », dit-elle avec simplicité. Dans la salle du Théâtre, elle se dit juchée sur les épaules de géants, ces artistes, ces pédagogues, ces personnalités qui ont marqué sa vie. Mine de rien, Coline Serreau n’a d’autres desseins que de changer le monde, et faire voler en éclat tout ce qui le rive à l’individualisme moderne.

Le film n’avait pas rencontré son public à la fin des années 90. Il a pourtant inspiré bon nombre d’initiatives vertes depuis, et remue le public d’aujourd’hui. Lui qui est né de l’expérience d’un étouffement urbain : « Un soir après une représentation, je suis sortie la dernière de la troupe, comme souvent, je me suis assise sur les marches du théâtre, j’ai vu le mouvement des arbres, et je les ai trouvé incroyablement beaux », confie-t-elle avec pudeur. C’est sur ces marches qu’est né La Belle verte. Ce film, on le regarde avec tendresse, lui qui a presque rejoint le banc des « vieux films »… Et on se rend compte avec stupeur que les problèmes pointés du doigt par la réalisatrice sont ceux auxquels nous nous heurtons aujourd’hui. Ce soir, en présence de la cinéaste, nous faisons l’expérience du cinéma comme une forme de résistance.

On a en tête son dernier documentaire, fruit de trois années d’engagement, Solutions globales pour un désordre global où la réalisatrice était partie caméra au point à la rencontre des gens qui initient une transition écologique, vraie, personnelle, prometteuse. Dans La Belle verte, elle manie l’utopie, mettant en scène un paradis, inspiré de son enfance passée dans la Drôme. Une manière de pousser à l’excès l’idéal de la communauté harmonieuse, pacifiste, bienheureuse, pour décortiquer les dysfonctionnements de notre siècle. Projetée dans un monde parallèle, l’utopie fleur bleue de Coline Serreau est une manière de comprendre une situation présente. De la dénoncer. Alors l’utopie ne serait pas totalement inutile, déclassée, ringarde ?


 

L’utopie, une forme de résistance

Depuis Thomas More et Rabelais, l’utopie a souvent été le contre-modèle idéalisé d’une société réelle souffrant de maux à combattre. Dans La Belle verte, on y coupe pas ! Tous les maux y passent. « Une société sans pensée utopique est inconcevable », déclare Jean-Claude Carrière dans Entretiens sur la fin des temps. Dans la langue de Thomas More, l’utopie est le « roman de l’Etat ». Les utopies sont forcément politiques. Elles échafaudent une organisation du monde, de la cité, de la communauté, du couple. Et d’ailleurs, la démocratie n’est-elle pas sortie de la cuisse de la monarchie ? Fruit d’une utopie révolutionnaire.

On pourrait les accuser de n’être que des rêves fugaces et vains. Elles sont en vérité contestataires : l’expression d’un désaccord avec l’existant, l’affirmation d’une volonté qui n’a pas encore fécondé la réalité. C’est un peu comme ce qui se passe dans un théâtre : « C’est politique, sans parti politique », précise Coline Serreau. Les porteurs d’utopie refusent de se résoudre à une situation donnée, pour affirmer un ailleurs, des valeurs nouvelles, un autre du monde. Elles sont un moment de la réinvention du monde, de la cité, de la famille, du couple. Alors oui, bien sûr, elles perdent l’aura des idéaux quand on se met à labourer le réel, et qu’on les sème. Il ne faut pas espérer les voir pousser comme on les a rêvées. Les utopies – utopia, « ce qui est sans lieu », « nulle part » – préfèrent se réfugier dans les îles imaginaires, coupées du monde, des lieux secrets, extraterrestres, sur les scènes de théâtres ou dans les cinémas. Dans le corps du réel, elles se transforment, et il reste comme un précipité, un élément nouveau, le début d’une histoire.

Comme dans La Belle verte. « Comment fait-on pour retourner dans ce pays de La Belle verte ? », demande Irina Brook à Coline Serreau. Eh bien, soignons nos utopies vertes ! Changeons de paradigme, de valeurs, d’habitude, de monde… pour ralentir la machine climatique ! « Faisons péter les carcans, trouvons de nouvelles formes », intime la réalisatrice. Merci Coline !

colineserreau-irinabrook-©Gaëlle-Simon

 

« On n’est pas sur un temps à l’échelle d’une vie humaine. Je vois qu’il y a une avancée inéluctable d’un changement, étant donnée la manière dont nos sociétés sont organisées. C’est presque organique. Comme un arbre qui pousse. Les forces de résistance à cela sont-elles très fortes ou pas ? Je ne sais pas. Il y a nécessairement une manière de passer dans cette autre forme d’organisation, c’est un problème politique. Soit on arrive à passer dans cet autre paradigme sans trop de souffrances ou de douleurs, et c’est une question de prise de pouvoir. Soit les forces qui résistent à cela sont plus fortes que les autres, et le changement se fera au prix de guerres civiles et de chaos. Ce sont les deux voies qui s’ouvrent devant nous. » Coline Serreau

Photos © Gaëlle Simon

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