Entretien avec Christophe Cousin, réalisateur

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Christophe Cousin sillonne le monde depuis plus de dix ans. Réalisateur du film Le Climat, les Hommes et la Mer, il a promené sa caméra aux quatre coins du globe et mis en perspective le rôle primordial des océans dans la machinerie climatique. Son approche humaniste montre dans la petite lucarne des cheminements inhabituels.

Le climat, les hommes et la mer

Cette aventure humaine vous a-t-elle permis de mieux mesurer l’ampleur des changements climatiques ?

J’ai toujours été touché par la beauté de la planète et la confrontation de l’homme aux grands espaces. Mais cette année passée au contact des scientifiques et de la réalité humaine m’a fait prendre conscience de l’accélération du dérèglement climatique, et me conforte dans l’idée qu’il faut vraiment se mobiliser. La planète arrive à saturation de nos rejets, et les incidences sont multiples. Quand j’ai vu les Badjaus, ces nomades du Pacifique, ramasser nos bouts de plastique pour en faire des leurres, je me suis dis qu’il était urgent d’agir ! Quand on embarque sur le plus gros brise-glace nucléaire du monde, avec 150 millionnaires chinois, qui paient 25 000 euros la couchette et qu’arrivés au pôle nord, il n’y a pas de glace, on se dit que même si les phénomènes climatiques sont complexes, il est évident qu’on assiste à la fragilisation de la banquise.

Au Groenland, quand on constate que les oiseaux ont un duvet capable de résister à la neige et non à la pluie, et que du jour au lendemain il se met à pleuvoir, on est forcé d’admettre que quelque chose change. On vient de retrouver plus de 300 baleines échouées au large de la Patagonie. Et sans parler de disparition, certaines espèces diminuent en nombre, ce qui a une incidence sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. Forcément, il y aura des conséquences pour l’homme. Au travers de la menace de ces espèces, c’est notre propre disparition qui est mise en perspective. On n’est pas au-dessus de la pyramide, on est seulement l’un de ses maillons. On ne pourra pas continuer, 7 milliards d’habitants à ce rythme là.

« Les sacs poubelles aujourd’hui font partie de la carte postale »

 

L’ONU recense 22 millions de réfugiés climatiques, et en prévoit 250 millions en 2050. Avez-vous rencontré ceux qui sont forcés de quitter leur environnement ?

Au cours de mes voyages, j’ai assisté à des migrations de nomades du fait de la sécheresse, aux alentours du lac Tchad, et dans certaines parties de la bande sahélienne. J’ai vu des confrontations aux alentours des points d’eau où auparavant il n’y avait pas de problème. Mais les pâturages se raréfient, les puits s’assèchent et la population augmente.

© Christophe Cousin

Communauté badjau © Christophe Cousin

Les communautés très isolées comme les Badjaus ont-elles conscience de ce phénomène global ?

Les nomades Badjaus n’ont pas du tout conscience de ce qui se passe à plus de 30 kilomètres de l’endroit où ils vivent. On les appelle les Gitans des mers. Culturellement ils cherchent à se couper du monde. Leur périmètre de vie se restreint au lieu où ils trouvent de la ressource et des poissons. Ils constatent simplement qu’à leur échelle, des choses sont en train de changer. Ils ont une très bonne connaissance des lieux où ils évoluent, des courants, des vents qui changent, remarquent les intensités des tempêtes… Ils ne savent pas l’expliquer, c’est très nouveau pour eux.

Parmi les peuples nomades que j’ai pu rencontrer, que ce soit dans les forêts primaires du Cameroun avec les Pygmées ou en Papouasie, c’est la même chose. Ils ont une compréhension locale des problèmes : à savoir de moins en moins de pluie ou des coupeurs de bois qui viennent perturber leurs forêts. C’est assez triste. Même certains représentants de ces peuples sont présents à la COP 21 et essaient d’alerter l’opinion publique.

« Quand j’ai vu les Badjaus, ces nomades du Pacifique, ramasser nos bouts de plastique pour en faire des leurres, je me suis dis qu’il était urgent d’agir ! »

 

L’aventure de ce film va-t-elle entraîner pour vous un engagement écologique plus affirmé ?

Cette enquête autour du climat a été l’occasion d’aller au-delà de la carte postale et de l’exotisme. Les sacs poubelles aujourd’hui font partie de la carte postale. Il faut le montrer. Alors déplacer la fiscalisation vers la pollution, comme le soutient la Fondation Nicolas Hulot, j’adhère à 300 % ! Ça devrait être l’enjeu d’aujourd’hui. C’est évident que je souhaite m’engager plus. Faisons quelque chose ! Il est important d’avoir à l’esprit qu’on n’est que de passage sur cette planète, et qu’un jour notre propre extinction arrivera.

Cette enquête a-t-elle entamé votre capacité d’émerveillement ?

Absolument pas ! La beauté du monde est soulignée d’autant plus que l’on se sait en sursis. La génération de demain sera confrontée à ces enjeux, mais l’émerveillement reste le même devant une naissance, un bébé cachalot, un coucher de soleil… Ou le plancton qui joue le même rôle de la forêt ! Le fait de se rendre compte que tout cela peut être éphémère m’attendrit encore plus. Mon émerveillement n’est pas du tout entaché. J’en ai juste un peu plus conscience qu’hier. Dans mes films, je cherche surtout à attendrir les gens au plus profond d’eux-mêmes. Quand les Badjaus me disent que les anciens pouvaient sauter sur les nuages pour les faire disparaître, c’est pour moi un moment de magie que j’ai envie de partager. L’esprit de l’océan leur montre le chemin, le poisson… Leur connexion avec l’océan est à ce point présente dans leur esprit qu’ils vivent exclusivement sur des bateaux ! Un mariage avec l’océan qui m’a subjugué. Et si ils avaient raison ?

Photo © Fitzgérald Jego

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