Derniers chasseurs Inuit

 

Peau d’ours sur un ciel d’avril. Dans ce carnet de voyage scénique, Philippe Geslin fait le récit de sa rencontre avec les derniers chasseurs inuit. Du bout du monde, l’ethnologue a ramené une foule d’impressions, de notes et de photographies. Il devient surtout le passeur d’une pensée primordiale, « qui n’a jamais tenu la nature à distance », d’un peuple au seuil de bouleversements majeurs. « Les traces du passé sont là, blotties dans le creux des âmes. Mais pour combien de temps encore ? », questionne le chercheur aventurier au milieu d’un cercle de toile qui figure l’Arctique. Entouré des soins de Macha Makeïeff, c’est au théâtre qu’il a choisi de donner à voir un présent en pleine mutation, le drame contemporain des âmes offensées. Un bloc de glace translucide s’égoutte, compte à rebours d’une fin annoncée. Entre les nœuds de leur destin, Philippe Geslin conte aussi la joie de l’arrivée de la nuit polaire, ce moment de la chasse au morse, des veillées et de la sensualité… Mais aussi retrouvailles, anniversaires, match de football polaire, mythes, jeux d’enfants et rap inuit, peau d’ours tendue sur un beau ciel d’avril. Entre imaginaire ancestral et modernité, la vie bat son plein dans le grand désert blanc du Groenland.

 

Les derniers chasseurs Inuit

L’ethnologue est parti des années au Groenland vivre avec les chasseurs inuit, au rythme des saisons, de la banquise et de la mer, des tempêtes et du froid extrêmes. « Ceux du Grand Pouce guettent la présence des phoques, celle plus rare des bancs de bélugas à la peau claire. Sur la banquise, les chiens, presque des loups, attendent l’hypothétique départ pour la chasse. Tout semble en suspens pour ces peuples du Nord, quotidien malmené dans cet univers minéral où on se résigne au coup de buttoir du pétrole, des quotas et des mines. Rupture. » On lorgne sur la manne fossile de ce territoire. Et quel avenir pour les jeunes si ce n’est celui des mines ? Repérant déjà tous les bouleversements à venir, l’ethnologue s’est longtemps frotté à une réalité bien éloignée des clichés dont on affuble les peuples premiers.

« Ils font gueuler plus fort l’esthétique du pôle »

Chasseur inuit

 

 

Face à la banquise disloquée

Là-bas dans le Grand Nord, il s’est imprégné de leur culture, a adopté leur mode de vie, des mois durant, revenant année après année. A Kullorsuaq ou Upernavik, il y a des mots prononcés depuis la nuit des temps, on continue de raconter les mythes Inuit, et on chasse encore. Les Inuits délaissent les motoneiges pour le traîneau. La banquise est devenue trop instable et seuls les chiens savent détecter les zones fragilisées et les contourner. La dislocation de la banquise n’est pas une fiction mais un quotidien. La banquise qui est le tissu même du lien social. Face aux métamorphoses de leur environnement, les Inuits s’adaptent avec philosophie. Ils se souviennent de leurs ancêtres qui, voilà un siècle, avaient dû faire face à un léger réchauffement : « Dans le sud-ouest du Groenland, en 1910, il y a eu un réchauffement des eaux. Les phoques se sont mis à suivre les morues qui remontaient vers le Nord. Les Inuits se sont mis à pêcher plutôt que de chasser le phoque », expose le chercheur.

 

« Ici, l’animal que je chasse, la banquise que je foule, le soleil et la lune dont je suis le parcours dans le ciel, l’air que je respire, l’eau que je bois ou celle sur laquelle je navigue en kayak, me sont proches. Sous ces latitudes, ils ont peut-être été ce que je suis, et je serai peut-être ce qu’ils sont. »

Sous cloche ?

Aujourd’hui, les Inuits sont sur le seuil d’une autre histoire, mais ils l’abordent avec leurs valeurs, continuant à réguler leur démographie en fonction du territoire occupé par la communauté. « 36 » semble être le nombre d’or, le point d’équilibre entre chaque communauté et son territoire. Occuper la juste place sur Terre, ni plus, ni moins. Replacer l’homme au sein d’une totalité vivante. Assurément, les peuples qui disparaissent ont des choses à nous dire. Et plutôt que de vouloir les garder sous cloche, ne faudrait-il pas tisser le monde avec eux ? « Les traditions sont vectrices d’innovation. On peut essayer de s’appuyer sur ces façons de faire pour trouver des solutions », précise Philippe Geslin, qui s’attache à faire remonter la complexité des choses. Et le théâtre permet cela, cette liberté de récit et d’exploration humaine. Et un voyage inoubliable, ailleurs.

 

Une ethnologie engagée

Philippe Geslin aide les communautés Inuit à développer des projets de valorisation culturelle : « Avec les communautés Inuit, on travaille sur la relance d’un artisanat de la statuaire Inuit. C’est une demande qui émane de leur part. Relancer cette activité pourrait assurer des revenus pour les anciens chasseurs Inuit ».

AmOff_Inuit©Fred Lyonnet5431

 

www.philippegeslin.com

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