Le crayon de Dieu n’a pas de gomme

 

Direction les forêts de mangroves de Guinée, au pays des Soussous, pour ce deuxième carnet de voyage scénique incarné par Philippe Geslin. Il est l’un des premiers à porter un regard ethnographique sur ce peuple africain. Le pays des Soussous, il le connaît bien, depuis vingt ans. Le temps du spectacle mis en scène par Macha Makeïeff, on se retrouve dans une hutte traditionnelle, à humer cette vie rythmée par les récoltes de riz et de sel. Sous les forêts de palétuviers et les grands fromagers, on vit dans des huttes de graminées et de terre, on boit l’eau douce des calebasses, on descend le fleuve en pirogue.

« Nous devons être respectueux. Nous devons nous respecter. Nous devons reconnaître les sages. Nous devons respecter l’étranger. Nous devons être courageux. Nous devons choisir le bon chemin. »

Parole de Fassori, de la communauté soussou de Wondévolia.

Un an dans la mangrove

Avec beaucoup de sensibilité, Philippe Geslin raconte son premier séjour. Un an dans la mangrove. Saison des pluies, moustiques, boue, chaleur humide, odeur acre de la mangrove, riz, un litre d’eau par jour pour boire, et se laver, bonheur du café le matin. Il devient leur blanc. Dans la communauté soussou de Wondévolia, Fassori et sa femme ont donné le prénom de sa femme à leur enfant. Chaque matin, ils la lui confient dans un boubou. Les enfants du village jouent devant sa porte. Chants, rites, périple en Peugeot 403, brousse, village. La saison sèche arrive. Le voyageur migre avec les Soussous dans les campements isolés qu’ils rejoignent pour produire le sel. « Là, tout est construit à partir des végétaux et de la terre : les huttes, les foyers pour cuire le sel, les greniers pour le stocker. Seuls luxes : les bidons de plastique, les moustiquaires et les petits transistors », raconte Philippe Geslin, sur scène.

 

En 15 ans, 20 % des surfaces de mangroves ont été détruites, soit environ 3 millions et demi d’hectares.

 

Un monde en péril

Fassori écrit, comme « son » blanc. Il raconte son village. « Pendant vingt-cinq ans, les habitants de Wondévolia vivaient sur d’autres terres, en dehors du hameau. Puis les palétuviers ont envahi les anciennes rizières. Nous sommes retournés chez nous. Nous les avons défrichés. Nous avons construit des digues pour récolter du riz », consigne Fassori dans son carnet. « Les Soussous n’ont pas attendu notre monde occidental pour penser leur lien aux mangroves », précise Philippe Geslin. La mangrove est un habitat précieux qui fournit aux communautés soussou le bois et le sel, et qui maintient la terre. Elle est leur monde. Mais un monde fragile que d’autres voudraient gommer. Dans le pays, on rêve de les exploiter pour leur bois, ou d’y implanter des installations électriques. « Leur univers de pensée s’est construit à partir de ce monde. Mais ces mêmes communautés côtoient chaque jour des politiques insensées. Et pour ce peuple, côtoyer l’insensé, c’est apprendre à mourir », plaide l’ethnologue.

Des projets solidaires

Difficile constat après un an passé dans la mangrove guinéenne. Eprouvé, Philippe Geslin a perdu dix-neuf kilos au gré des crises de paludisme. Il s’apprête à rentrer, projetant de revenir, et d’aider cette communauté à préserver ses mangroves. Depuis, il a contribué à la mise en œuvre de salines solaires en collaboration avec les communautés soussou de la Préfecture de Coyah pour enrayer la déforestation des forêts de Mangrove et contribuer au développement économique de cette région de saliculteurs.

 

Femme soussou à la cuisine, Guinée - © Philippe Geslin

Femme soussou à la cuisine, Guinée – © Philippe Geslin

 

Philippe Geslin sur le plateau © Cordula Tremel

Philippe Geslin sur le plateau © Cordula Tremel

Au fil de ses voyages aux antipodes, à force d’être rebaptisé par ces peuples du bout du monde, son âme d’occidental s’est peu à peu ébréchée. Il est un passeur de cultures, de mondes. Et nous ouvre les yeux.

www.philippegeslin.com

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