Le climat révélé par les glaces

 

Le Théâtre a eu la chance de recevoir le glaciologue Claude Lorius pour un moment d’échanges dans l’intimiste salle Michel Simon. Le documentaire de Luc Jacquet, La glace et le ciel, projeté au cinéma voisin Le Mercury, avait préparé le public à cette rencontre avec cet incroyable aventurier de la science. Il fut le premier à démontrer, en 1987, l’incidence des activités humaines dans le dérèglement de la machine climatique. Du nucléaire aux émissions de gaz à effet de serre, il n’a cessé de porter le verdict des glaces à la connaissance des décideurs. La prise de conscience actuelle doit beaucoup à cet homme qui, toute sa vie, a bravé l’extrême pour aller au bout de ses recherches.

 

Le début d’une grande histoire

Cette grande aventure humaine et scientifique commence il y a 60 ans. Lors de l’année de géophysique internationale, Claude Lorius a 23 ans. Etudiant en sciences physiques, il embarque à bord de l’Arcadia pour l’Antarctique. A l’issue de la seconde Guerre, c’est un continent vierge qu’il s’agit d’étudier. Les machines inventées pour la guerre sont mises au service de la conquête de nouveaux territoires. Ironie du sort, ce moment clé où se développe l’industrialisation inaugure l’ère de l’anthropocène : quand l’humanité devient peu à peu une force géologique majeure modifiant l’équilibre climatique. Lorsque Claude Lorius butte sur l’Antarctique, il ne se doute pas qu’il sera le premier à le démontrer. Les glaces du pôle sud sont encore silencieuses. C’est au prix d’une vie d’expéditions – 22 au total, soit dix ans vécus sous des latitudes extrêmes – que le glaciologue parviendra à en révéler leurs secrets les plus enfouis.

« Il n’y a donc aucun endroit sur Terre qui échappe à l’influence de l’homme ? La fragilité et la finitude de notre planète me sont apparues pour la première fois ».

 

©CNRS Fonds Claude Lorius

Le Colomb du Nord

Ce Colomb du Nord qui saura décrypter le langage des glaces vient de fouler un nouveau monde. Au prix d’une longue épopée, le jeune glaciologue gagne la base scientifique internationale de Charcot : il passe un an, avec deux collègues, dans un abri de 20 m2 sous la glace, que le poêle peine à maintenir quelques degrés au-dessus de zéro. Le tout jeune glaciologue effectue ses premiers carottages, et commence à pénétrer la complexité des lois des glaces.

« Je suis rentré avec un regard unique sur le monde. »

Sa deuxième expédition, en 1960, l’entraîne dans un périple de 2 400 kilomètres, dont il ramène de précieux échantillons. Dans son laboratoire, il observe que les neiges d’été ont un grain plus fin que celles tombées en hiver. Les atomes d’hydrogène prouvent que la composition de la neige dépend de la température à laquelle elle se forme. Claude Lorius entrevoit les promesses d’une telle découverte : les couches de neige seraient donc les archives de l’histoire du climat. Le glaciologue rêve désormais de carotter les glaces profondes, pour remonter dans le temps.

« Les couches de neige seraient donc les archives de l’histoire du climat. »

 

Déclic climatique dans un verre de whisky

Heureusement pour la science, Claude Lorius ne boit pas que de la neige fondue. Il est aussi amateur de whisky. Lors de sa troisième expédition, en 1964, Claude Lorius a une révélation. Un soir après une rude journée de forage, il trinque avec ses collègues et plonge un morceau de glace du carottier dans son verre. Le glaciologue est frappé par un phénomène : dans la couleur ambrée du whisky, des petites bulles s’échappent des glaçons. Et si chaque bulle d’air était une infime partie de l’air du passé ? S’il suffisait d’étudier toutes ces capsules d’air fossile emprisonnées dans la glace pour pénétrer l’évolution du climat depuis la nuit des temps ?

Le graal serait d’étudier les variations du gaz carbonique (CO2) dans l’atmosphère. Et d’éprouver l’hypothèse de Charles Keeling qui, depuis l’observatoire de Hawaï, suggérait en 1958 que les activités humaines en modifiaient les concentrations. Il faudra dix ans à l’équipe de Claude Lorius pour prouver cela. La traque des petites bulles commence.

 

©CNRS Fonds Claude Lorius

©CNRS Fonds Claude Lorius

 

La finitude

Au cours de leurs analyses, Claude Lorius et son équipe décèlent dans les carottes de glace les témoins de tous les essais nucléaires, et naturellement, des deux bombes atomiques lancées sur la Japon. Ils sonnent l’alerte. « Il n’y a donc aucun endroit sur Terre qui échappe à l’influence de l’homme ? La fragilité et la finitude de notre planète me sont apparues pour la première fois ». L’humanité doit affronter sa propre finitude.

 

Le grand livre des glaces

Claude Lorius soupçonne une réelle influence de l’homme sur le dérèglement climatique. Dans les années soixante-dix, les missions polaires se succèdent. Il faut faire parler les glaces. Et pour cela, il faut forer. Au Domse, la carotte de glace de 892 mètres, extraite au prix de deux mois de forage par – 50°C, révèle 40 000 ans d’histoire climatique. Il faut aller plus loin. Claude Lorius poursuit sa quête, réussissant, en pleine guerre froide, à organiser une mission internationale à la station Antarctique de Vostok. C’est le point le plus froid du globe, il peut y faire jusqu’à – 90°C. Et c’est là que les Russes ont réalisé un véritable exploit technique : forer une carotte de 2 000 mètres de profondeur. Pour Claude Lorius, il y a dans ces glaces 150 000 ans d’histoire climatique.

« Depuis cent ans, les courbes de Vostok enregistrent un emballement sans précédent de la température sur Terre. »

 

Grain de sable dans la machine climatique

D’autres expéditions permettront d’atteindre 400 000 ans, au prix d’un forage de 3 600 mètres. Repoussant les limites du possible, les carottiers remonteront jusqu’à 800 000 ans. Le glaciologue et son équipe sont désormais en mesure de comprendre les grands cycles qui gouvernent le climat, depuis que notre planète s’est formée. Quatre cycles climatiques de 100 000 ans, dits « courbes de Vostok », sont gouvernés par les variations de la distance de la Terre par rapport au Soleil. Ainsi, des périodes chaudes succèdent aux périodes froides, et la température varie naturellement sur Terre avec une amplitude de 5°C. Cette grande mécanique climatique semble avoir des rouages immuables. Pourtant, il y a un grain de sable. Si la teneur en gaz carbonique et la température de l’atmosphère ont évolué parallèlement depuis 800 000 ans, cet équilibre s’est rompu au siècle dernier.

 

courbes de vostok

Les glaces de Vostok ont enregistré un emballement sans précédent de la température sur Terre. La cause d’un tel phénomène ? Les émissions de dioxyde de carbone de l’ère industrielle. A l’issue de ses travaux, Claude Lorius et son équipe font tomber leur verdict : l’humanité est en train de modifier ces longs cycles climatiques qui existent depuis la nuit des temps. Leur conclusion attire le scepticisme, aujourd’hui balayé par la convergence des recherches scientifiques.

Claude Lorius et Luc Jacquet ©Marc Perrey - Wild Touch

Claude Lorius et Luc Jacquet ©Marc Perrey – Wild Touch

 

« La glace est un fleuve dont l’immobilité n’est qu’apparente. Un flocon mettra 50 000 ans à rejoindre l’océan »

http://laglaceetleciel.com/

 

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