Petit musée de la fin de l’homme

 

Et si un jour l’humanité venait à disparaître ? Ce temps du naufrage post syndrome du Titanic. Nous aurions donc percuté l’iceberg sans avoir pu faire dévier la route du navire. Obsolescence programmée, absurdité de la fin, disparition définitive… L’idée se dérobe à la pensée. Pas pour Olivier Thomas et sa compagnie, Le bruit des nuages. Avec Rétrospective incomplète d’une disparition définitive, le metteur en scène nous livre une création originale sans pessimisme ni tragique : un cabinet de curiosité explorant les facettes d’un possible pas si farfelu : celui d’une fin de la civilisation.

Il a donné à ce petit musée de la fin de l’homme une forme théâtrale contemporaine : le public déambule sur scène comme dans une exposition, se faufilant dans cinq espaces distincts à la faveur d’un ordre précis. On reconnaît sa signature, celle des spectacles muets. Nous voilà partie prenante de l’œuvre, plongés dans une atmosphère de clair-obscur qui sied bien au propos. On nomadise et découvre des installations animées par un ou deux comédiens, dans une couleur musicale singulière. Chacune explore un scénario d’apocalypse dans un langage scénique innovant, incrustant la vidéo de manière parfois très surprenante.

 

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« Je ne suis pas certain de savoir précisément quelle est ma version préférée de l’apocalypse, mais j’entends déjà les voix de ceux qui ont un avis sur le sujet (les gens ont un avis sur tout) : ça va être plus rapide, ou plus chaud, plus sec ou plus mouillé, plus rouge, plus vert… Ça ne sera pas avant dimanche prochain, forcément un jeudi, il y aura des survivants, où est-ce qu’il faut s’inscrire ? Est ce qu’on doit emporter un maillot de bain ? … Les gens ont l’air bien renseignés. Ils ont peut-être allumé la télé. Ou ouvert un journal. »

Olivier Thomas

 

 

 

 

C’est le cas de la salle Space Invaders, où on nous parle d’extraterrestres, dont on apprend, au passage, qu’il en existe une trentaine d’espèces répertoriées. Le musicien Olivier Thomas a bidouillé sa guitare électrique pour en faire une installation vidéo qui projette sur un écran des scénettes où il est question d’extraterrestres, le tout dans un humour très anglais.

La soustraction des particules aborde la question de manière surréaliste, un brin angoissante. Les hommes sont ici des figurines de plomb ou de verre, que Carine Gualdaroni, à la manière d’une marionnettiste, s’ingénie à faire disparaître, sous l’eau, dans la fumée ou dans le ventre d’un aspirateur. Tout ça devant une poignée de spectateurs perplexes, peut-être un peu dérangés d’affronter l’éventualité de leur propre mort.

 

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Entre deux expériences, on se rafraîchit auprès d’une comédienne déguisée en ours polaire qui badine sur le trou de la couche d’ozone ou la fonte de la banquise. Nous repartons ensuite à bord de La machine pour s’entraîner à manquer d’espace (avec Oto Camara Fode et Yragaël Gervais), ou vivons, dans Ice scream, au rythme d’une chorégraphie autour d’un glaçon, sur des paroles inuit (par Marjorie Currenti).

Pour finir, Kapsul dévoile une scénographie étrange, composée d’une actrice vêtue d’une robe de mariée et de poupées en plastique désarticulées. Des casques sur les oreilles, une histoire nous est contée, celle d’une disparition bien sûr. Dans cette capsule laboratoire, l’une des dernières survivantes de la planète se lance dans des recherches génétiques pour créer une espèce humaine dépourvue d’agressivité. Marion Duquenne n’a pas renoncé à l’espérance d’une humanité nouvelle. Avec ses gestes de mime et son air de danseuse de boîte à musique, elle donne à ce tableau une poésie qui remue.

 

« Quoiqu’il advienne « après », la fin du monde a déjà commencé pour beaucoup d’entre nous. C’est sans doute pourquoi il y a urgence à faire cet inventaire non-exhaustif des possibles variantes et des différentes façons d’y arriver. Et de les présenter au public «avant» qu’il ne soit trop tard. »

Olivier Thomas

Pour avoir pris le pouls du public présent ce soir-là, je pourrai dire qu’on ressort de cette proposition artistique un peu déboussolé. L’idée de disparition définitive a pris des allures d’expérience, et l’impuissance face à un destin inéluctacle n’est peut-être pas si facile à envisager. Même si l’art est là pour explorer l’impensable, et le sublimer. Il semblerait que dans ce théâtre contemporain, la catharsis opère de manière inattendue. Olivier Thomas manie la dérision, la poésie, l’étrange, les allégories et le mouvement avec parcimonie, prenant garde de laisser au « spectacteur » son espace intérieur. La rétrospective est incomplète, à nous de prolonger l’expérience avec nos fantaisies personnelles.

 

www.lebruitdesnuages.com

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