Un spectacle qui ouvre l’appétit

Au menu de ce spectacle dinatoire, rien que des légumes. L’œuvre finira dans l’assiette ! Le metteur en scène nouvellement niçois Pierre Blain a imaginé la parodie d’une émission de téléréalité culinaire pour donner forme à ses préoccupations sur l’alimentation et la santé. Pour son Eat parade, il a réuni les comédiens de sa compagnie C.C.D. (Centre Complètement Dramatique) La Berlue, et des étudiants en hôtellerie. Un spectacle qui met en appétit, surtout quand on vous dote d’emblée de couverts en bois et d’une serviette en papier. Nous allons donc goûter…

La cuisine sur les planches ! 

Le déclic personnel de Pierre Blain a lieu suite à un documentaire « Que mangeons-nous vraiment ? » De la Terre à l’assiette, il y aurait donc un monde, une série de mensonges et d’aberrations. Il décide alors de partager ces questionnements et son indignation sur la scène d’un théâtre. Dans Eat parade, il est le présentateur pince sans rire, au cynisme bien dosé, qui annonce la couleur de cette création atypique. « Dans un instant, Mesdames et Messieurs, vous allez accueillir les huit candidats de cette finale ! » Naturellement, il est question de vote et d’élimination. Leur challenge ? Préparer un plat avec des légumes récupérés pour les 72 spectateurs présents en 1 h 07. Les cuisiniers se ruent sur les tables de préparation garnies d’une cagette de produits. Le compte à rebours est lancé.

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Tandis que les candidats s’affairent, coupent, chauffent, remuent, l’un d’eux s’avance vers le public. Il s’empare d’un chariot de produits industriels, flocons d’avoine, biscuits, saucisses, pain demi, chips ou bouillon cube…, et se lance dans une longue énumération des ingrédients. Des mots reviennent comme de désagréables ritournelles : glutamate, émulsifiants, OGM, et tous les noms pour dire le sucre et les graisses… Petite piqûre de rappel, au cas où nous aurions oublié de lire entre les petites lignes serrées des emballages. Les aliments ne seraient donc pas toujours ce que nous croyons ?

Un second chef en lice annonce qu’il ferait un plat engagé. Sous sa toque bouillonne un révolté. Sa cible ? Les stratégies marketing qui manipulent les consommateurs. Finalement, il ne les plaint qu’à moitié, ces victimes consentantes d’une vaste supercherie, eux qui font preuve d’une « ignorance volontaire ». Il va plus loin : « C’est de la cruauté à grande échelle ! Tout le monde achète du poulet élevé en batterie, et tout le monde est animé par une volonté farouche de regarder ailleurs ! »

D’appétissantes vapeurs se répandent dans la salle, éveillant nos papilles. Le présentateur fait le tour des candidats. La cuisine, c’est très personnel. Ils l’aiment traditionnelle, paillarde, gastronomique, moléculaire, bio, végétarienne, végan… Certains sont hantés par ces histoires d’additifs, de pesticides, d’aluminium, de viande gonflée aux hormones, d’OGM, de lactose, de métaux lourds dans les océans… Il est aussi question de diététique, d’éthique et d’amour.

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 Mais que manger, à la fin ?

« Le spécialiste » donne des leçons à « l’inculte ». Déniaisé, ce dernier est pris de vertige et se demande s’il ne préférait pas rester dans l’ignorance. Un peu honteux, « le glouton » en veut au « végétalien » qui prêche sa vérité en toute décontraction. La cuisine, ça les travaille, ça déclenche des peurs, des passions, voire des insurrections. Il y a bien sûr un peu de chacun de nous dans toutes ces attitudes et positions contradictoires. Et quelle que soit la paroisse de notre régime alimentaire, elles nous questionnent.

Car toutes sont portées par des personnages avec sincérité. « Le spectacle s’est en effet écrit à partir du vécu des comédiens, et ça s’est fait autour d’une table », explique Pierre Blain qui avait rassemblé sa petite troupe pendant cinq jours dans un village du Mercantour, Saint-Dalmas de Tende. « Chacun a cuisiné pour les autres, et a confié son rapport à la nourriture, et sa vision de l’alimentation ». Le spectacle a pris, donnant un show truffé de dérision, drôle, raisonnablement militant, engagé et démocratique. Sur le plateau, on a préféré l’expérience au dogmatisme ! La maïeutique opère d’autant mieux qu’à la fin, on déguste les plats ! La preuve par les papilles : les légumes, c’est plutôt bon ! Tellement bon qu’on se lève pour poursuivre la dégustation tout en échangeant ses impressions, culinaires ou théâtres, avec les comédiens et les spectateurs.

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Le théâtre, une fois de plus, est un lieu de partage, d’exploration sensorielle, et de cheminement intellectuel. Art, politique, art de vivre, tout est lié ! On retrouve la philosophie d’Irina Brook qui, bientôt, fera entrer le Théâtre de Nice au guide Michelin pour sa table éphémère !

Avec la participation des étudiants du Lycée professionnel Paul Augier de Nice. Quatre apprentis cuisiniers se sont retrouvés sur les planches. Ils ont imaginé les recettes, avec le précieux concours logistique du Lycée.

Photos © Gaëlle Simon

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