Le pacte pour la Terre de Vandana Shiva

L’icône indienne écolo Vandana Shiva arrive tout droit de la COP 21 où elle est venue récolter les signatures de son Pacte citoyen pour la Terre. Irina Brook a choisi d’accueillir l’une des scientifiques les plus engagées au monde et l’emblème de la révolution écologique : la « rock-star anti-OGM » est apparue sur la scène niçoise vêtue de son sari de coton, bindi au front. Dans la salle Pierre Brasseur, l’assemblée lui a réservé un accueil des plus chaleureux.

Sans attendre, elle a commencé son plaidoyer pour la Terre, pour l’autonomie alimentaire et la liberté des semences. En ces temps où les chefs d’Etats sont réunis à Paris, ces deux piliers de la révolution écologique constituent à ses yeux la base d’un monde plus équitable et produisant moins de carbone. Et plutôt d’attendre passivement que les décisions soient prises en haut lieu, l’oratrice invite à l’action citoyenne. « L’avenir de notre monde est dans notre assiette », affirme Vandana Shiva. Et notre assiette doit être bio. Reconquérir la souveraineté alimentaire, en commençant par soi, c’est déjà un grand pas. C’est dans ce sens que cette éternelledéfenseuse de la biodiversité et des petits fermiers face à l’agro-industrie s’est rendue à Paris pour le sommet international.

Une croisade contre l’industrie semencière

Résultat de recherche d'images pour "vandana shiva marche inde"Pour ceux qui la découvrent, l’Indienne au regard perçant et au verbe puissant est physicienne et docteur en philosophie des sciences. En 1987, parfaite inconnue, elle se rend à un séminaire consacré à l’impact des biotechnologies en Haute-Savoie, et découvre la stratégie de certains représentants de l’industrie semencière qui consiste à prendre le contrôle des semences grâce au brevetage sur le vivant et à la création de semences génétiquement modifiées.

A cette époque, personne ne s’inquiète encore du brevetage des semences et de l’essor des OGM dans l’agriculture industrielle. La scientifique décide de consacrer sa vie à cette cause dont elle entrevoit les désastres à venir, des pollutions de l’atmosphère et des sols à la malnutrition.

Pour sensibiliser les gens, elle s’embarque dans une marche à travers l’Inde, et soulève des cortèges contre l’agrobusiness. Avec son association Navdanya (« neuf graines »), elle établit progressivement un réseau de 120 banques de graines en Inde, et quelques centaines d’autres dans le reste du monde. Protéger les semences libres est son combat. L’influence de cette « créatrice du changement » a depuis longtemps franchi les frontières de l’Inde, particulièrement touchée par le diktat de l’agriculture industrielle.

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Diversité contre uniformité, les termes d’une guerre chimique

On se souvient des épisodes violents de la Révolution verte, mais on connaît moins l’ampleur des suicides des paysans indiens : sur les dix-sept dernières années, 300 000 se sont donnés la mort, souvent en ingurgitant des pesticides. L’engrenage des dettes contractées envers Monsanto a fait des ravages. Vandana Shiva n’oublie pas leur geste symbolique et poignant. La militante humaniste étaye sa dialectique, fondée sur des études scientifiques et une expérience de terrain dans le monde entier. Ses conclusions sont sans appel : l’agriculture fossile nuit à la capacité des écosystèmes à soutenir la vie sur Terre. Outils d’une guerre chimique planétaire, engrais et pesticides participent à leur dégradation et sèment la mort.

Vandana Shiva dénonce les dessous de nombreuses crises politiques, comme celles de la région du Pendjab en Inde, de la région du lac Tchad ou de l’exode d’un million de paysans syriens en 2009, qui prennent leur source dans des crises agricoles et sanitaires. Depuis quarante ans, dans la lignée de Gandhi, cette femme mène un bras de fer non violent avec l’oligopole puissant des multinationales agricoles. Par la force de son engagement et de ses propos, elle entraîne derrière elle des millions de manifestants, d’activistes, de paysans et de citoyens, dans tous les pays. Relayée par les médias, elle a acquis une force de frappe auprès des gouvernements.

Son discours fait d’abord l’éloge du croissant fertile de la Méditerranée, « une région d’abondance, dotée d’un climat particulièrement clément. C’est aussi une zone qui a connu de nombreuses crises. Mais elle pourrait montrer à l’ensemble du monde une meilleure façon de vivre », souligne Vandana Shiva, en évoquant les vertus avérées du régime méditerranéen, fondé sur une grande diversité de légumes et de saveurs. Nous touchons là à l’un des pivots de la révolution écologique : la diversité, condition de notre santé.

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Vers une économie circulaire

« Nous besoin de diversité alimentaire, pour notre santé physique, mais aussi pour la santé de nos sociétés. Les monocultures ne sont pas du tout durables, ni pour la nature, ni pour l’esprit. Avec la monoculture, on en arrive à une situation qui craint la diversité. Tous les insectes qui peuplent la terre sont devenus une menace énorme qu’il faut éradiquer à force d’épandage. L’éradication prévaut dans la pensée unique alors qu’avec une diversité de pensées, on arrive à la compassion et un sens de célébration de la vie.

« Lorsqu’on cultive de nombreuses variétés, on redonne de la diversité au sol. La terre a besoin de tout cela, au même titre que notre corps a besoin de tous les nutriments. Avec la monoculture, on obtient des aliments vides au niveau nutritionnels, et c’est pourquoi on arrive à des maladies liées à cette mauvaise alimentation. On peut appeler ça la malnutrition. »

Vandana Shiva invite à une forme de pensée circulaire, à l’image de ce théâtre niçois. A l’image du cycle naturel du carbone, ou d’un champ paysan où s’épanouissent différentes espèces de légumes et de pois, et où azote et minéraux sont naturellement prodigués par les plantes qui s’apportent les unes les autres. La lutte biologique s’inscrit donc dans l’économie circulaire et la réciprocité.

« Nous devons penser de manière circulaire, et non de manière linéaire, qui est le modèle de l’extraction et de l’appropriation à des fins qui ne sont pas du tout vertueuses. »

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« Organic farms, not arms »

Ce modèle circulaire est celui des petites fermes d’agriculture biologique, le modèle vers lequel Vandana Shiva préconise d’aller.

« L’agriculture biologique sert le mieux la terre. Nous restaurons la fertilité des sols, l’eau, la biodiversité, les espèces qui assurent la pollinisation et la paix dans nos sociétés. Et si on n’adopte pas cette voie que je préconise, nous pouvons être certains, avec la crise des réfugiés, les crises hydriques, les conflits territoriaux et l’aggravation du réchauffement climatique, que notre espèce humaine n’aura plus la possibilité de vivre sur Terre. »

Soil, not oil : « La Terre, pas le pétrole »

pacte-citoyen-pour-la-terre-web-gd-format« Nous pouvons paniquer à l’idée que les gouvernements ne se mettront vraisemblablement pas d’accord sur des actions communes alors que les enjeux planétaires sont cruciaux. Ou alors, nous pouvons nous dire que nous avons l’occasion de réinventer la démocratie, l’économie, de réinventer la façon dont nous faisons pousser les aliments dans le sol. Parce que la révolution est dans notre assiette, au quotidien.

« L’avenir de notre monde est dans notre assiette, ni plus ni moins. La façon dont nous mangeons va déterminer la vie de notre sol comme notre santé. Nous devons former des cercles, pour que les paysans puissent recréer le cycle de la nature et la biodiversité.

« Si nous nous mettions tous à manger bio, nous pourrions ralentir ce réchauffement climatique. Nous pourrions remettre le carbone dans le sol, c’est nous qui avons les réponses !

La Conférence des Parties en vérité, toutes les espèces vivantes devraient en faire partie, nous devons prendre conscience de la vie et du droit de ces espèces. Et tous les citoyens du monde aussi pour arriver à ce que j’appelle une démocratie de la Terre. »

Signez le Pacte citoyen pour la Terre et ses dix engagements.

Photo © Gaëlle Simon

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