Refaire tourner la Terre

Le festival Réveillons-nous se clôture avec une très jolie fable écologique et futuriste inspirée par la pensée de Pierre Rabhi. Il fallait rassembler toutes les générations autour de la scène. Initiatique et gorgée d’inventivité verbale, La part du colibri réussit ce pari à merveille. La compagnie Tandaim tire la sonnette d’alarme en sensibilisant petits et grands aux dérèglements dont les hommes sont capables. Mais ce conte plein d’humour et de poésie donne surtout envie de réenchanter le monde en berne.

L’histoire commence en 2051…

Yaël rêve de voir une bête vivante, une de celles qu’a connu sa grande soeur Anah. Il faut dire que ce garçon est né après le grand exode des animaux, qui ont fui leur île polluée. Plus que de la curiosité, c’est un manque qu’il ressent. Anah et Yaël décident donc d’aller sur la Grande Terre. « Juste un aller-retour pour rendre visite à nos amis les bêtes, ma p’tite crotte », dit Anah à son petit frère. Mais leur voyage les projette dans le futur. En 2073, il n’y a plus âme qui vive sur Terre. Totalement déréglée, la planète s’est même arrêtée de tourner. Les animaux sont figés pour l’éternité, empaillés, conservés sous des cloches de verre. La vie a déserté toutes choses. Yaël et Anah se croient condamnés à errer dans ce désert, quand soudain, une voix retentit depuis l’une des bulles de verre : un radis parle, posé sur une pierre. Comme un oracle, la voix de Pierre Rabhi raconte l’impasse dans laquelle se sont précipités les hommes. Comment en sortir ? Comment faire pour que la Terre se remette à tourner ? Le destin de Yaël et Anah apparaît soudain relié à un ensemble qui doit recouvrer son harmonie.

« Les pingouins, ça sert à rien. Ça sert juste à faire joli sur les culottes glaciaires. (…) Les dragons, c’est comme les hommes, ça vaut rien… », dit Yaël à tue-tête.

Sous les cloches de verre, une oie de Guinée, une poule, une grenouille et un piranha, figés, nous regardent. Nous sommes assis en cercle autour de la scène comme on écouterait un conte au coin du feu, immergés dans ce voyage dans le temps, tout près des acteurs qui investissent l’ensemble de la salle, et faufilent entre les rangs. Comment prendre soin de ce qui nous entoure ? Pourquoi n’arrive-t-on pas à anticiper ? A envisager les conséquences de nos actes dans le futur ? Anah s’interroge : si elle n’avait pas fait de gâteau de fourmis avec ses amies, si elles les avaient coiffées et bichonnées, peut-être que les fourmis seraient encore là ? Et sa tante qui a connu les dinosaures, qu’a-t-elle fait ? Des gâteaux aussi ? C’est pour cela qu’ils ne sont plus là ?

« Les tortues ont résisté depuis le Crétacé. (…) Puis elles ont commencé à disparaître. Elles ont changé des sacs plastiques »

La Part du Colibri-2

Penser comme un enfant

Les enfants adorent ces raisonnements à tiroir bardés d’incohérence. Pour les plus grands, c’est plutôt rafraîchissant de penser comme un enfant à ces questions où s’engage le destin des hommes et des animaux. Pleine de jeux de mots et de poésie, l’écriture de Stéphane Jaubertie pousse au rêve. Et on se surprend à aborder l’écologie différemment, s’autorisant soudain une certaine naïveté, comme pour mieux contrer la gravité du sujet.

« Lorsque nous avons monté la pièce en 2013, nous étions très alarmistes, et les spectateurs ressortaient plombés. On s’est dit qu’il fallait revenir à des choses plus ludiques qui nous redonnent espoir. On a alors compris qu’au lieu de se tourner vers les grandes idées noires, on pouvait redonner de la valeur aux petits gestes. Le changement vient avec eux », confie la metteure en scène Alexandra Tobelaim au cours d’un échange avec le public niçois.

Le si joli conte du colibri prend alors tout son sens.

« Si tu leur disais que la Terre ne se remettra à tourner que si les hommes changent ? », intime Anah à son cadet.

Notre part, comme le colibri

Le plus inattendu dans ce spectacle c’est que nous faisons notre part, à la manière du colibri. Nous sommes les maillons indispensables qui permettent de relancer la Terre sur son axe. Elle se remet à tourner à l’issue d’une cérémonie magique et enfantine. Les deux acteurs font le tour du cercle, prenant les mains des spectateurs en répétant cette phrase, droit dans les yeux : « Nous devons être le changement que nous voulons pour le monde ». Ils demandent parfois : « Tu n’aurais pas une petite idée pour changer le monde ? » Chacun y va de son idée. Et la Terre tourne d’un cran.

« Les hommes ont agis, ils se sont remis à rêver. L’eau est redevenue claire, les forêts profondes. (…) Ils ont vu qu’ils pouvaient partager. »

Un pacte pour la Terre scellé par un regard une intention positive. De quoi ouvrir la brèche du changement dans nos consciences.

 

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