Chronique d’un réveil

J’étais comme tout le monde, je lisais les journaux, écoutais la radio et regardais les infos dans mon coin. Je lisais des essais et découvrais des documentaires, souvent avec effroi, dans mon coin. J’avais lu les philosophes il y a une dizaine d’années, et contracté un « mal de terre ». Une dépression environnementale sévère. Dans mon coin. J’étais loin d’être la seule pourtant, et je le savais. En mettant un pied dans le rendez-vous imaginé par Irina Brook, j’ai quitté les solitudes austères d’une prise de conscience douloureuse, pour respirer un climat nouveau qui ne peut s’épanouir que dans ce lieu singulier qu’est le théâtre.

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Le mal de terre

Au cours de ces vingt jours, c’est un flot de rencontres passionnantes. Je fais notamment la connaissance du jeune Joachim qui fait des cauchemars sur les changements climatiques, et, du haut de ses 9 ans, fait ce constat désarmant : « Quand on fait du mal à la nature, on se fait du mal à nous-mêmes ». Il y a aussi la troupe énergique des Eclaireurs, ces jeunes en devenir qui portent la pièce de Stefano Massini sur scène et dans les écoles. L’humour du dramaturge italien est un remède puissant.

Pourtant, assistante mise en scène d’Irina Brook pour Point d’interrogation, Camille souffre du même mal, comme bon nombre des 18 – 35 ans, que le journaliste Christophe Nick appelle si justement la « génération Quoi » : « C’est très difficile pour notre génération. Nous avons hérité d’une Terre malade et fatiguée. Pas facile de grandir avec cette idée… », constate Camille. La rupture n’est pas seulement générationnelle. Elle est climatique. Changer l’état de notre vaisseau spatial Terre semble relever de l’utopie.

Le mal de terre n’est peut-être qu’un état transitoire. « Il faut être déchiré par quelque chose qui nous dépasse pour penser », écrit Peter Sloterdijk dans un numéro de Philosophie Magazine de 2007. Dans les années cinquante, les alertes des scientifiques restent à la marge. Le texte de Rachel Carson, Printemps silencieux a bien créé une fracture. Cette étude de 1962 dénonce l’usage d’un pesticide miracle (le DDT) par l’agriculture intensive, en réalité une arme de destruction massive des écosystèmes. Trou dans la couche d’ozone, catastrophes nucléaires, pétrolières, disparition d’espèces, réchauffement climatique… On devrait penser de mieux en mieux !

Et si penser ne suffisait pas ?

S’il fallait aussi s’émouvoir, rire, pleurer, respirer, goûter, faire entrer tous les sens dans la ronde de l’écologie… pour changer ? C’est l’intuition géniale d’Irina Brook, depuis son propre « réveil », vécu douloureusement. Elle imagine son Réveillons-nous, dans l’idée de créer sur Nice une dynamique qui fasse écho aux questions débattues lors de la COP 21. Son Théâtre devient totalement green, salué par Hubert Reeves.

Dans l’enceinte du Théatre, on regarde les choses en face : menaces de désastres climatiques, écologiques et humains, on se met en quête de solutions, on tâtonne, on espère, on ressent. Les films documentaires de Luc Jacquet, Coline Serreau, Christophe Cousin, ou Marie-Monique Robin nous plongent au cœur de ces problématiques. Le Théâtre reçoit le glaciologue Claude Lorius, l’un des tous premiers scientifiques à avoir alerté les Etats sur le réchauffement climatique. Autre temps fort de cet événement, le discours de la charismatique Vandana Shiva, engagée depuis quarante ans dans une révolution écologique ou l’intervention du professeur Giles-Eric Seralini qui dénonce la crise sanitaire provoquée par l’utilisation des OGM dans l’agriculture. La journaliste et documentariste Marie-Monique Robin est venue défendre son film, Sacrée croissance, qui explore les initiatives les plus innovantes en matière d’écologie. Dans la même veine, après la projection de Demain, Mélanie Laurent et Cyril Dion se sont retrouvés devant un public particulièrement mobilisé, sous le regard bienveillant d’Irina Brook qui couve la salle du regard, telle un ange.

« On a deux choix. Ou bien comme dans la grande dépression en Amérique, on sort les claquettes, on danse et on plonge dans le divertissement. Ou bien on reflète le désastre de la société. Ce que nous essayons de faire ici, c’est un mélange des deux. Car il faut se réveiller sans être complètement déprimé… »

Irina Brook.

Ensemble à la charnière d’un monde

Irina Brook insuffle l’esprit du théâtre à toutes ces rencontres. La confrontation d’idées a pris le tour d’un partage, d’un échange humain. Cette couleur humaniste permet d’endurer la gravité des sujets : le constat d’une Terre malade, l’épuisement des ressources, l’interrogation sur les devenirs possibles de l’humanité… Conférences, café débat, matinée gourmande, ateliers culinaires, créations théâtrales, contes, concerts, pièce dinatoire, dîners bio et végétariens… Il y a même des séances de yoga et de méditation sur le plateau. Les gens présents sur le festival se retrouvent dans la fabrique d’une real-écologie. Ici et maintenant, tout peut changer. Nous ne sommes plus seuls à affronter, chacun devant son journal ou son poste de télé, les grands spectres nés de l’ère industrielle. Nous ne sommes plus seuls à nous sentir écrasés par le poids de l’héritage post-moderne, peinant à envisager l’avenir avec légèreté. Nous sommes ensemble. Ensemble à la charnière d’un monde. Seuls, nous restons les otages du tragique. Ensemble, nous mesurons notre capacité de penser et agir ensemble. Nous sommes Anima mundi, comme le rappelle la performance imaginée par Renato Giuliani : nous ne pouvons échapper au tout.

« J’ai la certitude qu’on peut agir, même si c’est déjà très tard. Et cette action peut être efficace dans la mesure où se sont les individus qui bougent. C’est l’association des individus, avec leurs différences, et non la masse informe, qui fait la force. Je crois à une solidarité où chacun garde sa singularité. Chacun d’entre nous est Anima mundi. Et c’est ce que l’on expérimente dans cette création »

Renato Giuliani

Ensemble dans ce « green theater » qu’a voulu Irina Brook, dans une agora, un lieu de pensée et de débat. Plus encore, l’écologie quitte le rang des courants de pensées ou des partis politiques pour gagner celui de l’expérience. Cette nouvelle science de « l’habiter » – écologie se compose de deux mots grecs, oikos, « maison » et logos, « discours », « science », « connaissance » – se joue ici, au Théâtre, sur scène comme dans la salle.

« Nous sommes dans un moment de tel chaos et de telle crise, que les hommes et les femmes ont besoin plus que jamais d’être ensemble. Le théâtre représente un lieu unique, neutre, sans étiquette. Il permet de retrouver le sens de l’humain. Quand on a reçu une expérience commune, cela nous redonne un soupçon d’espoir ! », constate Irina Brook, en hôte prévenante.

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La deep ecology

Après avoir entendu le très beau conte La part du colibri, vu dans la pièce éclatante de David Lescot Les glaciers grondants ou succombé à l’humour de Stefano Massini qui caricature le futur dans Point d’interrogation ; après avoir été électrisés par l’énergie des danseurs de la compagnie Kubilai Kan, avoir goûté les œuvres culinaires de Eat parade, avoir voyagé auprès des communautés du bout du monde avec l’anthropologue Philippe Geslin…. ; après toutes ces expériences scéniques, c’est un florilège d’émotions, de sensations qui tapissent notre pensée, qui réveillent notre humanité, et mobilisent nos ressources intérieures. Le grain des idées est moulu comme pour mieux passer dans le corps. La catharsis opère à travers ce que nous pourrions appeler la deep ecology. Une écologie profonde, humaniste, shakespearienne, fondatrice de notre être-au-monde.

Penser ne suffisait donc pas. « On sait tout cela. Mais maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », s’impatiente Claude Lorius qui, depuis longtemps, a compris les rouages du dérèglement de la machine climatique. La révolution écologique commence dans notre assiette, insiste Vandana Shiva, et dans son sillage Cyril Dion et Mélanie Laurent. Soutenir nos agriculteurs locaux plutôt que de continuer à cautionner les modes de production de l’agriculture industrielle, et l’usage d’OGM et de pesticides. La mise en pratique de l’écologie profonde peut commencer par des choix responsables, au quotidien. Par le fait de sentir les timides pulsations d’un monde différent commencer à battre.

Au cours du festival, les gens discutent, s’échangent des conseils, parlent de jardins partagés et d’associations… Soudain, composer un « bon » monde commun ne semble plus un possible hors de portée. On envisage de s’associer, pour redéfinir une trame de valeurs collectives dans laquelle les actions prennent un sens nouveau. Le mouvement Alternatiba présente des réponses alternatives dans les domaines de l’énergie, la banque ou l’alimentation. Les AMAP et l’association Terre de liens ont reçu de nouvelles adhésions. L’acteur Samuel Le Bihan a décidé de combattre l’un des fléaux contemporains, le plastique, à travers son association Earthwake. Il s’agit de retrouver le sens de la communauté, comme le souligne les deux spectacles de Philippe Geslin, anthropologue et photographe. Il conte des histoires du bout du monde, de ces lieux où la vie n’est possible que si elle est partagée dans le cercle d’une communauté, et ajustée au territoire, à ses ressources. Les Inuits et les Soussous de Guinée ont bien des choses à nous dire à ce sujet…

9kubilai-khan-bien-sûr...©Sem-Alain

 

Courir avec les bisons

Inspiré du livre de Naomi Klein, le documentaire d’Avi Lewis, This changes everything, a clôturé ces semaines d’exploration. Il a jeté une lumière très crue sur l’industrie fossile et les dommages durables engendrés par ce type d’exploitation. Le film montre en outre la force des communautés spoliées de leurs terres par les grandes firmes pétrolières, leur décision de s’unir et de prendre leur destin commun en main. Ensemble. Le pétrole n’est pas une fatalité. Le monde d’après est en marche.

La solution ne vient pas de l’ours polaire, mais de nous-mêmes, insiste la réalisatrice. L’Allemagne qui effectue la transition énergétique la plus rapide au monde. Et cette transition résulte avant tout d’une mobilisation citoyenne. De même pour l’île danoise Samso qui s’est littéralement transformée : ses habitants l’ont voulu 100 % renouvelable, et énergétique autonome. C’est désormais chose faite. Alors le colibri, c’est bien mais il faut aller plus loin. Aller ensemble, s’unir, « Courir avec les bisons », intime Naomi Klein dans le film d’Avi Lewis. Comme le disait Hubert Reeves en ouverture du Réveillons-nous, il faut passer à la méthode Churchill. C’est-à-dire à l’action. Après le séisme de la pensée, l’élan de l’action. Le mal de terre, déjà, se dissipe.

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Photos Gaëlle Simon

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