This changes everything

Le festival se clôture sur un documentaire choc né de l’essai de Naomi Klein, où la journaliste américaine démontre l’impact de l’économie capitaliste sur le climat et l’environnement. L’urgence crie à chaque image de ce film saisissant réalisé par Avi Lewis. Après quatre ans de tournage dans neuf pays et sur cinq continents, il dresse le portrait de sept grandes luttes environnementales en prise après les grandes exploitations fossiles et minières. Du Montana au bassin des sables bitumineux en Alberta, en passant par le sud de l’Inde et Beijing, nous sommes conviés à un vrai tour du monde de la ligne de front des changements climatiques. Dans ce contexte apocalyptique, la crise climatique paraît malgré tout « une chance de transformer notre système économique défaillant en quelque chose de radicalement mieux ». Et cette chance, ce sont les citoyens qui s’en emparent.

Au revoir ici…

Le documentaire s’ouvre sur un drame écologique majeur : le plus grand projet industriel au monde fleurit dans la forêt canadienne d’Alberta où se trouve la 3e réserve de pétrole au monde. 220 km2, 20 ans d’exploitation. La forêt est arrachée pour atteindre les sables bitumeux, qui seront brassés pendant deux décennies. Les communautés indiennes Cri sont dépossédées de la terre de leurs ancêtres. Le rapport de force est inégal. Pourtant, les communautés ne baissent pas les bras. Elles attaquent le gouvernement canadien. Au prix d’une lutte longue et éprouvante, elles obtiennent gain de cause.

Le documentaire passe un court extrait d’un discours du président Obama : « Nous creusons absolument partout. Nous avons assez de pipeline pour faire le tour de la Terre ». Nous sommes donc bien sur notre lancée capitaliste de nous rendre maître et possesseur de la nature… Mais si nous extrayons toutes les réserves fossiles, si nous libérons dans l’atmosphère ces nappes d’hydrocarbures enfouies dans le sol depuis des millénaires, nous aurons vite dépassé le seuil des 2°C, et basculé dans les scénarios moins optimistes du GIEC. Ce que montre Avi Lewis et Naomi Klein, c’est que les premiers à se battre, ce sont les communautés et les populations directement impactées par les conséquences de l’extraction fossile (expulsion, pollution…). Le bras de fer semble joué d’avance. Comme pour ces fermiers du Montana qui voient leur vie basculer suite à une rupture de pipeline qui dévaste leurs terres.

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La vraie marche

Cependant, le film fait vivre d’autres retournements. Les Amérindiens s’opposent à l’exploitation minière de la plaine de la Loutre. Ils se mobilisent, bâtissent un parc photovoltaïque, se fixant pour objectif de devenir autonomes en énergie « avant les Etats-Unis ! » A Halkidiki, les Grecs résistent. La situation économique du pays pourrait devenir la voie royale d’une exploitation minutieuse des ressources du sol. « La richesse, ce n’est pas ce qu’on peut extraire du sol », rappelle une jeune femme grecque mobilisée contre le projet de mine d’or. Les forêts ne semblent pas prêtent de se transformer en carrières géantes. Les Indiens d’Himachal Pradesh résistent eux aussi. Ils font barrage de leur corps pour empêcher le développement de l’une des innombrables mines de charbon qui poinçonnent le pays. 215 jours de résistance. Les camions font demi-tour. Tout ne va pas au paysage immonde, pour reprendre les mots de Rimbaud.

La Chine, qui étouffe littéralement sous le poids de sa croissance, voit naître un mouvement de résistance. Les rangs du mouvement écologiste chinois grossissent à vue d’œil. Sous la pression des militants, la Chine s’apprête à devenir le premier producteur de panneaux solaires au monde, avec son ambitieuse Solar Valley. « Si nous n’avons pas fait ce qu’il fallait pour réduire les émissions, explique Naomi Klein, c’est parce que cela allait contre le capitalisme déréglementé, qui est l’idéologie dominante depuis 1980 », écrit Naomi Klein dans son essai. Les choses sont donc en train de changer. Et cela peut aller vite, comme en témoigne le cas de l’Allemagne qui effectue la transition énergétique la plus rapide au monde. Grâce à la mobilisation citoyenne. « C’est peut-être au moment du désastre ou juste après, qu’il est possible de reconstruire autrement », poursuit la journaliste. Les Allemands ont combattu le nucléaire, se sont battus pour des alternatives énergétiques et se sont regroupés en coopératives démocratiques. Le résultat ? La sortie du nucléaire – avec le revers de la médaille qu’on lui connaît – et les énergies renouvelables devenues la principale source d’électricité du pays – elles représentent 30 % de l’énergie consommée.

Courir comme les bisons

Pourquoi ne pas initier dès maintenant une transition énergétique ? Il ne faut donc pas attendre que tout vienne des Etats, mais vouloir un futur différent. « Le problème n’est pas celui des Amérindiens, des Grecs, des Indiens… Le changement climatique nous concerne tous. » Le film se termine sur une invitation à la résistance, un appel à la souveraineté citoyenne et aux alliances pour bâtir un monde différent. Tout changer, c’est possible, à condition de se mettre à « courir comme les bisons », lance Naomi Klein à la fin du film. Autrement dit de prendre conscience de la force de frappe de la société civile qui peut se redécouvrir motrice.

http://www.naomiklein.org


Démocratie

   « Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
« Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
« Aux pays poivrés et détrempés !
au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
« Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route ! »

Rimbaud, Illuminations

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