Sacrée croissance

L’ironie du titre dissimule à peine l’injonction qu’il recèle : la nécessité de désacraliser la croissance. « Addiction collective » pour Marie-Monique Robin, mythe moderne né de la crise de 1929, la croissance contient en germe son effondrement. « La croissance est révolue », constate Dennis Meadow, auteur de l’important Rapport Meadow (The Limits to grow en anglais). Dès 1972, cette étude commanditée par le Club de Rome pointait les dangers écologiques de la croissance économique et démographique. Evidemment, à l’époque, ce diagnostic soulevait nombre de controverses. L’effondrement de l’écosystème mondial, incapable de supporter une croissance exponentielle, doit pourtant être envisagé au cours du XXIe siècle. Nous y sommes. A moins qu’une transition soit déjà en marche. « Comment en sortir », questionne Marie-Monique Robin, sans jamais se bercer d’optimisme. Dans ce documentaire, la journaliste d’investigation explore les exemples les plus aboutis des trois piliers de la transition que sont l’agriculture, la finance et l’énergie. Casser le mythe, mais surtout, montrer la voie du changement.

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« J’ai commencé ce métier en me disant que j’allais changer le monde en dénonçant ses aberrations. Mais on n’a plus le temps. Il faut faire. Ce film montre ce que pourrait être cette société de post-croissance, débarrassée de cette obsession du toujours plus », précise la journaliste venue présenter son film au Théâtre de Nice, en présence de Vandana Shiva et de Gilles-Eric Séralini. « La croissance est une obsession récente. Elle a commencé après la grande crise de 1929, qui marque l’entrée dans la démesure, le gaspillage… Un système très injuste qui ne peut conduire qu’à des conflits », poursuit Marie-Monique Robin.

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Nous inscririons-nous dans le scénario d’effondrement qui a frappé les civilisations les plus avancées, comme celle de l’île de Pâques, les Maya ou l’Empire romain ? Des historiens se sont penchés sur la question, et trois facteurs principaux semblent être à l’origine de ces destins tragiques. Tout d’abord le non respect des ressources, puis, la persistance d’une problématique. Les Maya durent faire face à une sécheresse très longue, et continuèrent à abattre les arbres. Enfin, l’aveuglement des élites conduit de pied sûr à l’effondrement. Etourdies par le pouvoir, elles pensent à courte vue, incapables d’envisager les processus au long cours, au-delà de leur périmètre d’intérêts. Lorsque ces facteurs sont réunis, l’effondrement semble inéluctable.

Pouvons-nous tirer les enseignements de l’histoire et changer de paradigme ? Nous pouvons encore agir sur ces facteurs. Il est des points du globe, comme le montre Sacrée croissance, où les citoyens ont choisit le respect des ressources. En 2020, le Bhoutan aura une empreinte carbone neutre et sera un pays 100 % biologique, garantissant la santé et l’éducation gratuite pour tous. Ce pays leader aura accompli la refonte totale de son modèle économique, énergétique et social. A plus grande échelle, la problématique de l’épuisement des ressources pourrait s’amenuiser. A condition d’emboîter le pas des « lanceurs d’avenir », d’initier le pas de côté hors des rails de la croissance.

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Sur les traces du documentaire

« Notre système agricole actuel dépend largement du pétrole », constate le journaliste américain Richard Heinberg, auteur de La fin de la croissance (2011) et théoricien du pic pétrolier. Le modèle agro-industriel est responsable de 50 % des émissions mondiales de CO2.

En moyenne, chaque aliment parcourt 4 000 km.

L’autonomie alimentaire d’une ville est estimée à 3 jours.

Toronto, capitale nord-américaine de l’agriculture durable, échappe à ce scenario. Les habitants ont pris les choses en main, faisant fleurir les potagers dans la ville. « L’agriculture urbaine est un modèle économique post-croissance », assure Ran Goel, fondateur des City farms. « Pour créer un changement systémique, il faut que les politiques soient là », poursuit-il. La journaliste s’est également rendue en Argentine, sur le site de Rosario, qui était un bidonville il y a une quinzaine d’années. Il est aujourd’hui une référence latino-américaine de l’agriculture urbaine. Soutenus par un programme d’agriculture urbaine né de la crise de 2001, les habitants de ce bidonville ont transformé leur environnement en l’un des parcs nourricier de la ville. Ils ont non seulement regagné leur dignité et leur autonomie alimentaire, mais sont désormais en mesure de générer une vraie richesse.

« Les crises constituent des opportunités, des brèches favorables au changement »

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Ne faut-il pas commencer à construire les changements d’une société post-croissance ? L’île danoise de Samso certainement le plus bel exemple en matière d’autonomie énergétique. Elle est la première île au monde à se baser sur les énergies renouvelables à 100 % : l’électricité importée des centrales à charbon a été remplacée par une électricité locale produite par les éoliennes achetées par les habitants de la commune, eux-mêmes soutenus par les banques. Grâce au tarif de rachat garanti sur l’éolien, le retour sur investissement a permis d’envisager un modèle pérenne, et même, de métamorphoser le niveau de vie des insulaires. « Il faut agir, et non bavarder », assène l’un des agriculteurs de l’île qui vit désormais davantage de la production des éoliennes que de ses vaches. Il valorise également sa paille, utilisée par le système de chauffage urbain qui redistribue l’eau chaude à tous les foyers de la commune. « Il faut redéfinir les communs », préconise l’économiste et sociologue américain Juliet Schor, auteur de La véritable richesse. C’est exactement ce qu’a mis en œuvre ce modèle d’engagement citoyen pour le changement énergétique.

Plus à l’est, le Népal a mené une politique de désenclavement de ses vallées himalayennes. Un pays très affecté par les changements climatiques, 4ème pays le plus touché. Dans ces zones éloignées, la micro-électricité est une précieuse alternative.

Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’alternatives qui fleurissent dans le monde ? L’un des principaux obstacles tient à notre système financier actuel. Pourtant, dans ce domaine aussi résident des alternatives. A en croire les exemples nombreux présentés par Marie-Monique Robin, le XXIe siècle pourrait bien être celui des monnaies multiples.

www.mariemoniquerobin.com

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